
Ce mois d'attente et d'incompréhensions (que ce soit envers les bloqueurs ou l'administration) qui sera ancré dans beaucoup d'esprits risque fort de se voir prorogé. Prorogé et non pas poursuivi, car il existait bien un hypothétique terme à ces entraves pour les plus optimistes, composé de deux événements majeurs : le référendum et la décision du Conseil constitutionnel (suivie par l'attitude du président de la République). Le raisonnement semblait en apparence limpide. En gagnant le référendum était-il possible d'espérer que la situation se débloque (sans jeu de mot aucun) ; la fébrile attente du sort du contrat première embauche (par la voie constitutionnelle puis présidentielle) laissant quant à elle percevoir une lueur d'espoir... en vain. En analysant les rouages de ce soit-disant processus de résorption de la crise, un problème apparaissait clairement : l'égalité entre les termes de cette équation sociale n'existait qu'avec un renfort d'espoirs qui, en dévoilant leur nullité — hélas trop tard — ont révélé par la même occasion la fausseté de celle-ci. En mettant de côté les aspects contestables du référendum (question politique totalement inutile voire dangereuse, vote opéré quasiment en catimini, résultats non détaillés) qui a donné par un écart lilliputien (à peine trois cents voix) une majorité de support à cette cause, il est à douter que la mise à mort espérée par certain(e)s du contrat première embauche aurait réduit ces actions à peau de chagrin. Comment en effet se satisfaire de la concrétisation d'une seule de ses revendications aux multiples visages ? Ces sillons de jeunesse qui parcourent les rues et séparent les étudiants entre eux ne veulent pas moins que l'achèvement du mandat des élus envers lesquels ils ne se reconnaissent plus, pour, dans ce jeu de tauromachie à l'échelle nationalle, frapper l'
estocade finale dans le cou de cet animal politisé et blessé à vif. Il saigne, mais son sang se mêle à celui des spectateurs involontaires qui voudraient échapper à cette scène et qui coule de leur flanc ouvert par ces coups maladroits et inexpérimentés (se peut-il qu'ils soient confondus avec cet
animal ?). La cicatrice se fermera avec beaucoup de mal. Certains ne se relèveront jamais de cette attaque dont ils ont certainement saisi les tenants mais qui, à la vue de ces affreux stigmates, ressentiront en leur chair l'impuissance qui les poussa à ce moment à ne pas agir.
Beaucoup se rappelleront avec fierté de cette « blessure de guerre », mais quel souvenir laisseront les sacrifiés qui ne voulaient pas prendre cette route plane et facile d'accès, à savoir la violence ? Que penseront les enfants de ces étudiants qui, préférant utiliser la voie abrupte du savoir et de la volonté, furent raillés par une majorité sûre de sa valeur sur le marché de l'emploi et usant de l'illégalité ? «
Peu importe l'illégalité tant qu'elle a un but légitime ! » peut-on entendre avec incrédulité. La confiance en cette action se cristallise dans d'honteuses paraboles qui, si elles ne venaient pas de cœurs particulièrement naïfs, feraient penser à une lutte contre un despote légal mais meurtrier ; est-on ainsi doté de raison en comparant le contrat première embauche au déportement des populations juives sous le gouvernement de Vichy ? L'effroi vous gagne quand vous entendez une telle justification pour la première fois, mais osez croire — par apathie certainement — que celui qui a pu parler de la sorte est inconscient de la portée de ses propres paroles. Il suffit juste de traduire clairement cette pensée pour redécouvrir l'humanité sous ce verbiage malhabile : «
la loi est injuste, nous devons la transgresser pour rétablir nos acquis (sociaux). » Hélas, cette réforme justifie-t-elle un renversement des valeurs, la légitimité prenant la place de la légalité ? On peut en douter quand l'on pense aux libertés sacrifiées et appartenant aux mêmes personnes touchées par ce texte de loi ; la légitimation par le groupe social (jeunes précaires) s'évanouit en effet d'elle-même. Chacun combat la précarité, mais en usant d'armes dissemblables et le conflit prend sous cette lumière un tout autre aspect, celui des pro-légalité (croyance en la valeur du diplôme et refus que ses libertés soient entravées) contre les pro-légimité (croyance en sa propre valeur sur le marché du travail mais peur qu'elle ne soit pas reconnue. La croyance en la valeur du diplôme est atténuée par la pensée qu'il ne sera pas reconnu pleinement par le monde professionnel ; la légalité devient une barrière au mode d'exercice des revendications). Cette vision binaire est cependant atténuée par la certitude de certains en leur propre légalité, invoquant en cela le droit de grève mais sans donner de référence. Une telle recherche serait pourtant vaine puisqu'il n'a valeur légale qu'entre les mains des salariés, et une recherche exhaustive permettrait de comprendre sans réserve qu'affirmer l'existence d'un droit de grève des étudiants reconnu par la loi a autant de sens que de déclarer qu'existe le droit à se déterminer souverain. «
Certes, pourrait-on répliquer,
mais une loi autorisait-elle les révolutionnaire à renverser l'Ancien Régime ? » On entre ici dans le cadre du renversement du pouvoir établi, et donc de son ordre juridique. La même problématique que précédemment intervient : l'instauration du contrat première embauche justifie-t-il la mise de côté du droit (que les bloqueurs n'hésitent pourtant pas à invoquer pour appuyer leur reconnaissance) ? Un conseil donc pour ces personnes : ne parlez plus improprement du droit de grève et par franchise préférez l'expression «
grève auto-proclamée » à défaut de pouvoir utiliser votre seule liberté de manifester (qui est un droit que les étudiants peuvent exprimer) qui pourrait cependant permettre l'expression des libertés des autres étudiants.